* Je l'ai entendue, mentir à mes parents sans la moindre once de honte dans la voix. Et je l'entends qui revient. Trop joyeuse. Quand moi j'ai envie de m'enterrer six pieds sous terre... Comment ont-ils pu oser ? 'Bonjour mademoiselle ! Vous allez où comme ça?' J'avais pas répondu, j'avais pas envie. Envie de rentrer au plus vite. Permission de minuit... 'Hey oh pas si vite ! On va te ramener tiens, comme ça tu seras plus tranquille.' Pour sûr plus tranquille tiens... Et le voilà qui s'approche de moi, qui me prend la main et m'embrasse. Et son pote derrière moi, tout collé, qui se marre et me mord le cou... Oh non, il me reste une marque. Je la sens sur mon cou... La peau est toute irrégulière... Un miroir... Un miroir... Quoi ? Elle a pas de miroir de sa chambre ? C'est quoi cette fille ?
* « Coucou Sarah » D'où elle connaît mon prénom ? « Voilà le petit dej... J'espère que t'aime les chocapic et le jus d'orange ? » Elle me tend un plateau avec deux bols, deux verres, et un petit bouquet de pâquerettes. « Oh mais il fallait pas... » Elle me regarde bizarrement « Pour les pâquerettes je veux dire...
- Oh ça, c'est rien du tout... Je voulais te voir sourire. Allez, mange tant que c'est chaud. »
* Waouh l'humour décapant... Bon, j'attaque les chocapic... Allez savoir pourquoi, ils ont un goût rance...
« Les chocapic sont mes céréales préférées.
- Mmmm... Moi aussi..."
* Je profite du petit dej, où ma voisine ne semble pas exceller dans le bavardage, pour l'observer de plus près. Salopette en jean toute crade, cheveux attachés en chignon à-la-va-vite, ongles courts. Un vrai garçon manqué. Mains crispées, yeux brillants et regard dans le vague. A quoi elle peut bien penser ?
BIS
* Ça ne fait pas tellement longtemps. Mais depuis que j'ai tourné la page et changé de style de vie, tout va mieux. Le temps passe plus vite et j'ai oublié l'incident. Mais de la voir, là, on dirait moi. Ces deux voyous auraient pu être les mêmes que ceux de la dernière fois. 'Ma' fois. Oh non... Faut pas que j'y repense...
* Qu'est-ce qu'elle a à, me fixer ? Je lui plait pas ou quoi ? J'ai une tache sur le front qui dit 'folle à lier' ?
TER
* Ça y est, elle a fini de penser, et me jette des regards bizarres entre deux cuillérées de céréales. Comme une bête à l'affût. C'est moi qui devrait être comme elle. Mais non. Je n'ai pas peur. Ou du moins plus peur. Et pourtant. Quand ils étaient contre moi, je ne pouvais pas bouger... Je ne pouvais rien faire... Ils étaient trop forts. Plus forts que moi. Mais ils ne m'attaqueront plus. Je serais armée et prête la prochaine fois... Je ne les laisserai pas déboutonner et descendre mon jean comme ça... Je réagirai... Et je ne me ferais plus jamais sauver par une fille comme ça... D'ailleurs, comment a-t-elle su que j'étais là ? Sixième sens ? Don de voyance ?
« Comment as-tu su que je... Enfin qu'ils...
- Je t'ai entendue crier. On aurait dit une bête qui se faisait chasser. Un cochon qu'on égorgeait. Ça m'a réveillée. J'ai cru à un cauchemar. Et tu as crié à nouveau alors je me suis précipitée...
- Mais je... Je n'ai pas crié...
- Si. Si. Je t'assure que si. Ça faisait du mal de t'entendre d'ailleurs...
- Mais quand ?
- Bah... J'en sais rien moi... »
C'est bien possible que j'ai crié. Sans le vouloir. Inconsciemment. Sans réaliser. La peur sûrement. Quoique j'ai toujours entendu dire que ça paralysait la peur... Dans les romans... Les films... La douleur aussi, celle de mes poignets serrés, de ma peau visitée par des mains étrangères... Oh j'avais si peur... Oh plus jamais ça plus jamais...
* Je finis mon bol en silence et en ressassant ces sombres pensées.